INTERVIEWS
D'homme
à homme avec Christian Godard
(Ce texte a été publié dans le " Spécial
Toupet " n° 3311, sous la direction de Thierry Tinlot, intervieweur
et rédac-chef. Et a été très légèrement
augmenté ici ou là, quand le besoin s'en est fait sentir)
Durant toute sa carrière, le scénariste et dessinateur Christian
Godard a eu affaire à des pointures du monde de la bande dessinée.
Voici son itinéraire, jalonné de huit rencontres profondément
humaines. (J'en ai ajouté une neuvième)
ÈME, jeune auteur
Là, c'est la première rencontre avec moi-même, si je puis
dire, puisqu'il s'agit de l'un de mes premiers pseudos. Celui-ci, c'est tout
simplement la prononciation de la 13e lettre de l'alphabet. J'avais, en effet,
maintes fois constaté que mon existence était comme "déterminée"
et protégée par le chiffre treize. Aussi, lors de mes débuts,
comme mes moyens étaient assez limités, j'ai préféré
mettre toutes les chances de mon côté en choisissant ce pseudo
dont j'espérais qu'il serait porte-bonheur. J'avais réalisé
environ 300 cartoons, et UNE SEULE page de bande dessinée. À ma
grande surprise, la page de BD a été retenue par un éditeur,
qui m'a commandé illico un album de 15 pages PAR MOIS. Le pseudo avait
fait son uvre, mais d'une manière inattendue.
Dans le même registre, avec un autre pseudo, c'était pas la même
chanson. Pour écrire mon premier polar, j'avais choisi le nom de plume
" hypercutant " de
Johnny Saint-John. J'aurais dû y réfléchir
à deux fois. Accepté, dans la collection "La grenade",
par une petite maison d'édition, contrat signé, j'attends fébrilement
la parution. Hélas ! Juste avant, la maison fait faillite. Sur la liste,
le douzième volume prévu avait eu le temps d'être publié.
J'étais le treizième... Des trucs comme ça ne s'inventent
pas.
Vous voulez d'autres exemples? Comptez le nombre de lettres qu'il y a dans NORBERT
ET KARI. Oui. Treize. Et je ne l'ai pas fait exprès. Par contre, MARTIN
MILAN, deux fois "ème", là, prudent, c'était
volontaire. Mon père s'appelait Gustave Godard (13 lettres). Ma mère
Ginette Godard (13 lettres). Bon. N'insistons pas, ça devient lassant.
Plus tard, beaucoup plus tard, j'ai également utilisé un autre
pseudo, mais plutôt à usage interne, cette fois. Mon fils, qui
étudiait l'histoire de l'art à l'université, avait un prof
qui prenait très au sérieux les peintres non-figuratifs, tels
Mathieu, Soulages, Hartung, Pollock, Klein, Fontana et autres auteurs de toiles
uniformément bleues, tailladées à coups de rasoir, ou éclaboussées
de matières fécales. Et très chères. Avec mon fils,
on a décidé de lui monter un plan. J'ai barbouillé quelques
toiles. Et je les ai signées "Viola Manding" (violemment dingue,
pour les distraits). Il les lui a montrées. Il a trouvé ça
intéressant, et a qualifié l'auteur d'artiste gesticulo-conceptuel
ou concepto-tachiste, je ne sais plus. Ça m'a donné l'envie de
piéger quelques copains, et ça a marché à tous les
coups. Mais... Le pire... c'est que j'y ai pris goût ! Alors j'ai supprimé
Viola, et conservé Manding. J'en ai encadré certaines, et je les
ai mises à mon mur. Je suis disposé à les vendre. Mais
uniquement très cher. (Pourquoi toujours les autres ?)
GEORGES DARGAUD, éditeur
Il avait la réputation de ne pas être très au courant de
ce qu'il publiait, c'est du moins ce que prétendaient ceux qui le côtoyaient
de très près. C'est ainsi que, pendant des années, il m'a
croisé, moi comme les autres, dans le hall de sa maison d'édition
tandis qu'il baissait la tête, de crainte sans doute de m'affubler d'un
nom qui n'était pas le mien. On raconte que, pour se faire une idée
sur ce qu'il publiait, il demandait conseil à sa fille. Celle-ci préférait
dans le journal, et de loin, " Séraphin et Angelure " de Chakir.
D'où un sourire quelque peu crispé de Goscinny, quand il rapportait
la chose. Quand, beaucoup plus tard, j'ai pu faire véritablement la connaissance
de Georges Dargaud, j'ai pu constater que c'était un homme affable, plutôt
sympathique, et presque timide. Qui déléguait ses pouvoirs. Sans
doute parce que, lorsqu'il avait débuté dans ce redoutable métier,
sa véritable ambition première, d'après ce que je crois
en savoir, c'était plutôt la presse féminine, et non pas
la bande dessinée.
RENÉ GOSCINNY, scénariste et rédacteur en chef
Lorsque j'ai débuté dans ce métier, après dix-huit
mois de service militaire (bonjour la joie !), la situation était très
différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Les journaux de bd étaient
très nombreux, hebdos ou mensuels. Je m'y étais fait une place,
assez difficilement, mais bref ! Je gagnais ma vie, et plutôt bien. C'est
alors que l'Armée française me rappelle en Algérie, pour
aller y faire une sale besogne. Me voilà obligé de laisser toutes
mes collaborations en plan ! Je rentre au bout de huit longs mois, et on ne
m'a pas attendu, tout est à refaire. Je refais. C'est-à-dire que,
mon carton sous le bras, je refais vaillamment le tour des éditeurs.
Je tombe sur une petite agence, Edimonde/Edipresse, rue du Helder, et qui vient
m'ouvrir la porte, tout de suite après la standardiste ?... Goscinny,
qui n'était pas encore Goscinny, si je puis dire. Il me fait entrer dans
son bureau, et qui y entre cinq minutes après ?... Uderzo, qui était
déjà Uderzo depuis longtemps, lui. Et qui l'a toujours été
(Nuance). Qui dessinait dans la pièce d'à côté. Que
je lisais et admirais quand j'étais gamin. Et qui n'était pas
beaucoup plus vieux que moi, en plus. Et moi qui passais par hasard ! (Avec
une barbe de trois jours, à cette époque-là, les murs,
ma bonne dame, n'étaient pas ce qu'elles sont devenues, et ça
ne se faisait pas)
Goscinny, c'était un homme très chaleureux, à cette époque.
Et drôle, toujours. D'une drôlerie très élégante,
anglo-saxonne, courtoise, jamais vulgaire. Il voulait toujours voir ce qu'il
y avait dans mon carton à dessins. Il m'a donné du travail immédiatement,
et j'ai repris tout seul, comme un grand, un strip de Will dont il écrivait
le texte ("Lily Mannequin"). Plus tard, j'ai découvert que
Goscinny et Uderzo avaient repris - de main de maître - pendant mon séjour
dans le bled algérien, une série que j'avais créée
: "Benjamin et Benjamine". Je n'ai jamais su si il y avait un rapport
de cause à effet...
Plus tard, c'est moi qui ai proposé Goscinny chez VAILLANT, pour les
scénars d'une de mes séries de cette époque : Pipsi. Quand
j'y repense, ça me laisse pantois, alors qu'aujourd'hui on vient de donner
son nom à une rue de Paris. Je l'ai laissé seul avec le rédacteur
en chef pour parler d'argent. Au travers de la porte vitrée, j'ai entendu
qu'il demandait 50 FF par page. Alors que moi, je gagnais 150 FF en tant que
dessinateur... Trois fois plus. Est-ce que cela me donne le droit de demander
qu'on donne mon nom à trois rues de Paris ? (C'est pour rire).
On me parle souvent des conférences de rédaction qu'il animait,
à PILOTE. Personnellement, j'en garde un souvenir mitigé (pour
rester courtois, vieille France et tout ça), je vais essayer d'expliquer
pourquoi. PILOTE était fameusement à la mode, et venait qui voulait.
Parfois, la salle de réunion était bourrée à craquer,
jusque dans le couloir où des types se haussaient sur la pointe des pieds
pour voir ce qui s'y passait. Il y avait plusieurs cercles concentriques, le
centre étant qui vous savez. Le premier cercle était assis autour
d'une grande table. Le deuxième cercle était debout, ou assis
sur des chaises dérobées dans les pièces voisines. Le troisième
cercle était dans le couloir (Ca n'était déjà plus
vraiment un cercle, mais un amas). Le dernier cercle était au bout du
couloir, et se curait le nez en parlant d'autre chose. Chacun pouvait librement
proposer une idée. Elle faisait rire Goscinny, ou pas. Il disposait de
plusieurs rires, selon l'interlocuteur. Il faudrait beaucoup de mots, de pages,
pour restituer l'ambiance véritable qui y régnait, de plaisir,
de franche rigolade, d'effervescence "intellectuelle", de stimulation.
Mais aussi de "clanitude", de complots sournois au cours de réunions
plus pu moins secrètes ou certains se posaient la question de savoir
comment éliminer tel ou tel, et de compétition. (Je n'aime pas
la compétition, qu'on le sache, pour ceux qui ne me connaissent pas.)
Goscinny gérait ces réunions avec une autorité certaine.
Cette autorité lui était due, son talent et le sort lui avaient
permis de la gagner, et personne ne la lui contestait - du moins ouvertement.
Mais je n'ai jamais eu envie de lui taper sur le ventre, et personne non plus.
Ces réunions hebdomadaires, je m'y suis senti longtemps à l'aise
et heureux d'y être. Et puis un peu moins. Et puis de moins en moins.
Et puis plus du tout. Jusqu'au jour où il a déclaré : "Vous
n'êtes pas ici pour faire rire le lecteur, mais pour me faire rire moi".
Là, je me suis tiré vite fait.
GEORGES RIEU
C'est un nom bien oublié aujourd'hui, sauf des professionnels, et auquel
je voudrais rendre hommage. Il était rédac-chef de VAILLANT/PIF,
qui publiait des grands de la BD comme Pratt, Gotlib, Gillon, Tabary ou Mandryka,
quand je suis venu lui proposer "La Jungle en folie". C'était
un grand journal dans lequel il se passait plein de trucs. Il faut se souvenir
qu'à l'époque du "gadget", il s'en est vendu jusqu'à
un million d'exemplaires... Je suis sûr que certains doivent en avoir
des sueurs froides en entendant ça. Merci, Georges, si tu me lis.
On me parle souvent de l'analogie que l'on peut faire entre "La Jungle
en folie" et "Pogo" de Walt Kelly. Pogo, comme je ne parle malheureusement
pas anglais (il va falloir que je m'y mette, parce que, sans l'anglais, sur
Internet, bonjour les suées!...), tout ce que j'en connaissais, c'était
quelques mauvaises traductions françaises dans des fanzines. J'en avais
retenu au moins une chose essentielle : qu'il y a moyen de faire quelque chose
de costaud avec peu de mouvement, grâce à un texte fort, actuel,
en prise avec le réel sous les dehors du délire. C'est ce que
j'ai essayé de faire, et ça a marché. Ça m'a permis
également de me défouler question jeux de mots, en évitant
de les mettre dans le corps du récit pour ne pas poser de problèmes
de traduction, grâce aux "pies de bas de page". Mais, Pogo,
je ne connais toujours pas. Et on me ressort toujours le même truc. Par
habitude, sans doute.
GREG, dessinateur, scénariste, et rédacteur en chef
Nous n'avons jamais collaboré sur une série, ce que je regrette
énormément. Du temps du journal de IMA, où j'assurais les
trois premières pages de l'hebdo ("Tim et Anthime"), j'avais
eu l'impression que j'étais au bout du rouleau, sec d'idées. La
rédactrice en chef m'avait proposé un scénariste, un certain
Michel Régnier. Moi, Régnier, j'avais rien contre. Mais quand
j'ai appris qu'il signait Greg les scénars de "Spirou et Fantasio"
et quand j'ai jeté un coup d'il sur l'histoire en cours, j'ai découvert
un énorme diplodocus qui écrasait des maisons avec des centaines
de personnages qui couraient dans tous les coins. Cela représentait un
travail considérable. Cet énorme travail, pour SPIROU, c'était
compréhensible. SPIROU était un grand journal. Mais pour un journal
confidentiel comme IMA, ç'aurait été complètement
disproportionné, vu mon salaire de misère... et pas tellement
dans mes moyens de l'époque, je le reconnais. J'ai eu peur qu'il m'écrive
des scénars du même genre. Je me suis dit qu'il était urgentissime
que je recommence à avoir des idées... O Miracle, le monde étant
bien fait par moments, je me suis aperçu que j'en avais encore quelques-unes
La rédac'chef a décommandé Greg, qui ne m'en a jamais voulu.
La preuve, il a republié la série, plus tard, dans TINTIN, et
m'a ouvert en grand les pages de son journal. Ça a donné Martin
Milan. (Voir plus bas)
Tu me dis, cher Thierry, qu'il y a un "cousinage" évident entre
nos deux parcours, et que, lui comme moi, on est polyvalents en tant que scénaristes,
tout en étant dessinateurs. On me l'a déjà dit. Souvent.
Je pense que ça n'est pas un hasard. On avait les mêmes références
littéraires (les grands romans noirs américains) et cinématographiques
(Hollywood, les westerns, les comédies musicales). Il a écrit
des polars, moi aussi. On admirait Audiard (On n'était pas les seuls).
Et, dans la vie, on avait un peu le même genre d'humour (plus grinçant
chez lui). C'est la raison pour laquelle, quand on m'a proposé de reprendre
(brièvement) l'écriture d' "Achille Talon", j'ai dit
oui tout de suite, à la condition qu'il soit d'accord. J'ai exigé,
chez DARGAUD, qu'il me l'exprime, car, à ce moment-là, il était
encore vivant. On m'a répondu que ce n'était pas nécessaire,
vu que Talon avait été racheté par Dargaud, et qu'il n'avait
plus son mot à dire. J'ai tenu bon, et obtenu qu'on organise un déjeuner.
Je tiens beaucoup à toutes ces précisions. Le déjeuner
eut lieu. Il savait que s'il avait exprimé la moindre réserve,
j'aurais refusé l'offre, et il n'était pas homme à ne pas
dire ce qu'il pensait (Mais si, il en reste quelques-uns).
Comme lui, j'ai aimé avoir des responsabilités éditoriales
avec la création du VAISSEAU D'ARGENT. Mais il a eu la chance d'avoir
beaucoup de temps, et moi très peu, ce que je regrette énormément.
Pour faire "accoucher" de nouveaux auteurs, il faut un minimum de
générosité, de disponibilité, et de flair. Quand
tu pousses quelqu'un dans le dos, tu le fais pour lui, car c'est lui qui en
tirera les bénéfices le moment venu, pas toi. Découvrir
de nouveaux talents m'a passionné (Bonjour à Claude Plumail, Aouamri,
Florence Magnin, Brice Tarvel, Laurent Bollée, etc). Parce que, si un
jeune auteur ne rencontre pas la bonne personne au bon moment, ça ne
marche pas. J'ai eu moi-même cette chance, autrefois. Et je m'en souviens.
Cela dit, on avait aussi de grosses différences : je n'ai jamais bu d'alcool,
j'ai été prof d'éducation physique, et, pour lui, ça
c'était du pur chinois ancien.
MARTIN MILAN, héros
Là, c'est une rencontre fictive, la seule de la liste, puisqu'il s'agit
d'un personnage de BD que les plus jeunes des lecteurs ne connaissent probablement
pas.
Quand Greg m'a proposé de travailler pour le journal de TINTIN, je lui
ai demandé "pour quoi faire?" Il m'a répondu : "ce
que tu veux." . Cette phrase, je ne l'ai pas entendue souvent. Deux fois
pour être précis. Une fois avec lui, une autre avec Henri FILIPPINI.
On y reviendra. Martin Milan, pilote d'avion-taxi, a été pour
moi une bd en continuelle évolution. Tout d'abord franchement humo, elle
est devenue, progressivement, de plus en plus... "autre chose", avec
un personnage central vivant, des sentiments vrais, des dégoûts
forts, un il authentiquement critique sur ce qui l'entoure. Très
vite, il ne répondait plus aux "codes" de la bd de cet endroit-là
à ce moment-là. Quand Greg a quitté la direction du journal,
son successeur m'a même demandé si j'avais, dixit : "des problèmes
psychologiques". J'y ai vu une certaine forme de réussite.
Martin Milan a laissé une trace, un sillon très profond dans l'esprit
de très nombreux lecteurs. Au cours de séances de dédicaces,
certains sont venus me trouver pour me raconter que, à cause de leur
physique, on les appelait "Jérôme" dans leur école,
après la parution de " Il s'appelait Jérôme ".
D'autres, qu'ils étaient devenus pilote d'avion à cause de Martin.
Je reste "en manque de Martin", en tant qu'auteur complet, je le reconnais.
Je sais qu'il a vécu plein d'histoires depuis que nous nous sommes quelque
peu quittés, et qu'un jour il viendra me les raconter. D'ailleurs je
n'ai jamais eu le temps de dessiner la dernière qu'il m'ait rapportée,
celle de ce vieil homme usé qui voulait continuer à jouer les
cascadeurs dans le ciel. Je vais sûrement m'y remettre un jour ou l'autre,
j'en ai trop envie.
JULIO RIBERA, dessinateur
Julio, c'est un cas. Un espagnol, faut dire. Catalan, en plus ! C'est la discrétion
même, une fidélité en acier trempé, une honnêteté
absolue. Le genre de type à qui tu peux confier ton chien, ton portefeuille
et ta femme. Il te les rend intacts. Trente ans qu'on travaille en collaboration.
Pas un seul vrai nuage. Je souhaite un ami comme ça à tout le
monde. Il est, sur le plan de l'amitié et du boulot, sur le versant positif
de mon existence. Côté versant négatif, je préfère
ne pas citer un autre nom, assez prototypesque, lui aussi.
On a réalisé ensemble 31 albums du "Vagabond des Limbes",
(avec les autres séries, une cinquantaine en tout). Le Vagabond, c'est
une série de sf/fantastique qui est considérée aujourd'hui
comme un classique. Nous l'avons créée en réaction contre
un sentiment qu'on avait à l'époque, devant une certaine vacuité
des séries SF existantes en ce qui concerne les scénarios, souvent
maigrichons. C'est notamment grâce au succès de cette série
que nous nous sommes lancés, lui et moi, dans la grande aventure de l'édition,
en 1987, en créant LE VAISSEAU D'ARGENT. Initialement, on voulait s'appeler
"le Dauphin d'Argent", du nom du vaisseau d'Axle Munshine, mais le
nom était déjà déposé.
Pour des raisons, comment dire... de bizness, trop longues à expliquer
ici, l'aventure n'a duré que quelques années, et nous a coûté
très cher. On a abattu un boulot monstre, sur plus de cinq ans, pendant
lesquels je n'ai pas pu dessiner du tout. Cela a été très
nuisible à ma série principale, "Martin Milan".
Dans l'histoire, on a sûrement pris des risques inconsidérés,
mais je ne regrette rien. J'ai des souvenirs fabuleux. Merci, Julio.
ALBERT BLESTEAU, dessinateur
Avant que PILOTE n'existe, le journal dans lequel se trouvaient tous les types
que j'admirais (Franquin, Will, Peyo, Jijé, et les autres), c'était
SPIROU. Un jour, sans prendre la peine de m'annoncer, je pointe mon nez à
Charleroi, comme une fleur, chez Dupuis. Et cinq minutes après, je suis
devant qui ? Monsieur Dupuis en personne (il existe donc ?), qui me donne rendez-vous
l'après-midi à Bruxelles, m'y présente à Peyo, me
demande si je suis d'accord pour dessiner les décors de "Benoît
Brisefer", et si je suis disposé à venir m'installer à
Bruxelles. Je rentre à Paris en titubant. Et je réfléchis
intensément. Il me faut quinze jours bien tassés. Je n'arrive
pas à me décider à travailler sur les planches d'un autre.
La trouille de mal faire. Et je venais de fonder une famille à Paris.
Difficile de trimballer toute ma smala. La mort dans l'âme, je décline
les deux propositions.
N'empêche ! Quelques années plus tard, en 1965, je peux enfin créer
"Toupet" dans SPIROU. Monsieur et Madame Dubois s'appelaient déjà
Dubois (et pas Zagdansky). Le chien n'était pas le même, car je
n'ai eu un boxer, un vrai, qui bave et tout, un ange, que par la suite. Elle
s'appelait Trombine, d'où Trombinette, puis Binette.
Sinon, le principal y était déjà, sauf que ça n'a
duré que trois histoires. Quand j'ai demandé au rédac'chef
de l'époque combien je devais facturer mes planches, il m'a répondu
qu'il ne s'occupait pas de ça, et m'a conseillé de facturer "comme
à PILOTE". Ce que j'ai - naïvement - fait. Quelques jours plus
tard j'ai reçu une lettre selon laquelle Monsieur Dupuis ne voulait plus
travailler avec moi. Sans aucune explication. Il m'a fallu plusieurs coups de
téléphone pour savoir que Monsieur Dupuis était outré
parce que j'avais "demandé autant que Franquin". J'ai répondu
que je ne pouvais pas savoir que Franquin était sous-payé...
Et paf ! Un blanc de vingt ans entre Monsieur Dupuis et moi. Une paille. À
la fin des années 80, au cours d'un déjeuner avec Jean Van Hamme
(DG à l'époque des éditions Dupuis) et Philippe Vandooren,
ils me demandent ce que j'ai envie de faire. Moi, je dis... heu, TOUPET. (Si
c'est pas de la suite dans les idées, ça !)...
Avec Albert, on s'est très vite parfaitement entendus. Il collait tout
à fait avec la série. C'est un dessinateur remarquable, et d'une
régularité inouïe. Ma vision des choses, qui venait de ma
propre réalité, et de l'histoire de mon fils (le coup du marteau,
c'est vrai; le coup du gamin qui ne veut jamais dormir, c'est vrai; Binette
c'est vrai, etc) ne semble pas lui avoir posé de problème. Pour
une raison simple, c'est la réalité de tout le monde. De plus,
étant dessinateur, je ne demande jamais de truc impossible à dessiner
(Enfin, je crois), sauf bien entendu quand c'est le dessinateur lui-même
qui me le demande. N'est-ce pas, Julio ?.
"Toupet" n'est pas, selon moi, une vraie série familiale. Plutôt
une étape, dans l'histoire d'un couple, qui dure une douzaine de mois,
quand un bébé arrive, qui ne parle ni ne marche encore. Les thèmes,
les vrais sujets, ne dépendent pas du personnage principal. Sa fonction,
disons "dramaturgique", est de CAUSER un trouble nouveau, des catastrophes,
de susciter des problèmes, jamais de les résoudre.
J'ai bien aimé associer le dessin rond et agréable d'Albert avec
un ton acide et parfois agressif. J'ai toujours trouvé pléonastique
d'écrire une histoire gentille avec un dessin gentil. Mon travail, je
crois, c'est de surprendre, de prendre le lecteur à contrepied. Je pense
qu'il aime ça, le lecteur, être surpris. (Oui, je sais, pas trop
tout de même...)
Voilà. J'ai évoqué les noms que Thierry TINLOT m'a proposés.
Il aurait sûrement pu en citer beaucoup d'autres qui ont joué ou
jouent encore un grand rôle dans ma vie, tels que Jean-Michel Charlier,
Albert Uderzo, Franquin, Jack Davis, Alain Saint-Ogan, est-ce que je sais !
... Il fallait bien se limiter à quelques-uns! Un nom n'a pas été
cité par lui, faute de place. Celui de Henri FILIPPINI. Je veux, dès
à présent, lui rendre la place qui lui revient.
HENRI FILIPPINI, Directeur artistique et littéraire,
Très peu nombreux sont ceux, qui, dans ma vie professionnelle, et donc dans ma vie tout court, ont joué un rôle déterminant. Il y a eu CHARLIER, GREG, et FILIPPINI. J'ai eu beaucoup de chance de les rencontrer, ces trois-là, qui m'ont ouvert des portes quand il le fallait. Pour les deux premiers, on y reviendra peut-être, si ça vous amuse. Pour Henri, il faut savoir qu'il m'a écrit quand il n'était seulement qu'un lecteur, parmi d'autres, pour me dire qu'il aimait bien ce que je faisais. C'était à l'époque où ce que je faisais ne méritait pas tant d'honneur, mais il avait déjà le flair. Il avait dû deviner un peu ce que j'allais réussir à faire (en transpirant beaucoup) plus tard. J'imagine. Ensuite, il est devenu le plus proche collaborateur de Jacques GLENAT, puis directeur de collection chez HACHETTE. On lui avait donné un embryon de pouvoir. Il m'a tout de suite appelé. Nous nous sommes rencontrés dans un bar-tabac place de l'Opéra et, devant un coca et une bière, m'a demandé ce que j'avais envie de faire et avec qui. Ca a fait le VAGABOND DES LIMBES, avec plus de 30 albums à ce jour au travers de pas mal de vicissitudes. Sans lui, le Vagabond ne serait probablement pas né. Donc, pas de " Vaisseau d'Argent " non plus. Merci Henri. Il a réédité plusieurs fois son appel. C'est un fidèle, Henri. L'un des rares que je connaisse. Certains prétendent qu'il a de gros défauts. C'est bien possible, qui n'en a pas. Mais, en ces temps d'amateurisme épileptique, et d'expérimentations hallucinées, c'est également l'un des rares qui nous reste qui, lorsqu'il juge un travail, dit toujours des choses sensées, intéressantes, intelligentes et malines. Et quand je dis l'un des rares, je donnerais cher pour connaître les autres. Il paraît qu'il va prendre ses distances avec le monde de l'édition bientôt. Je peux donc lui faire un peu de cirage de pompes, ça ne porte plus à conséquence, donc. C'est aussi le seul que j'ai surpris, plusieurs fois, tentant de remonter le moral d'un auteur larmoyant et déboussolé, de le materner et de jouer les mères-poules. Si vous en connaissez un autre, écrivez-moi. Je sais d'avance que ce n'est pas une bonne méthode pour avoir du courrier. Merci Henri.
Si ce genre
d'anecdotes vous intéresse, faites-le moi savoir, et je continuerai volontiers,
à petites doses, à vous raconter mes rencontres, mes sympathies,
mes ahurissements, mes indignations, mes surprises et mes vérités.
Car il y a autant de vérités que de paires d'yeux, savez-vous.
Je suis là pour ça.
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